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10 Déc 2025

de lecture

La poupée de la discorde

En ce lendemain de pleine lune, les habitants de 13 communes des îles sœurs s’étaient réveillés « ababa », la rumeur se répandait comme une traînée de poudre. En Guadeloupe et en Martinique, des poupées avaient été placées devant les églises du Lamentin, de Fort-de-France, du Gosier, de Sainte-Anne, et du Moule.

Les poupées placées devant les églises du François et de la cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul de Pointe-à-Pitre avaient été incendiées, ne laissant sur le parvis qu’une masse difforme. Aussi, des poupées avaient été recensées dans les ronds-points de Desrochers, de quatre-chemins aux Abymes, de porte d’enfer à Anse-Bertrand, à Case-Pilote, au François et à Sainte-Thérèse.

Certains disaient qu’il s’agissait d’un avertissement pour les prêtres accusés de pédophilie, beaucoup pensaient à une cabale montée par les maires ou prétendants au titre, des différentes communes, mais la période des élections municipales semblait bien éloignée pour une action de cette ampleur.

À la boulangerie, à la radio, dans les files d’attente, dans les administrations, chacun allait de son petit commentaire et de sa spéculation. Les mamies dévotes, grenouilles de bénitier, avaient déjà pris leur rendez-vous à 15h pour un chapelet à la Vierge. La population était atterrée. On accusait tour à tour le gadé zafè du coin, les révolutionnaires d’intenter une action pensée vaine contre le colonialisme, les femmes bafouées, les mamans désespérées de jeunes filles touchées trop tôt dont le ventre proéminent mettait les secrets dehors.

Chacun s’accordait à dire qu’il ne pouvait s’agir là que du signe d’une « expédition » mais personne n’était d’accord sur l’expéditeur et l’expédié.

L’air semblait lourd, le temps suspendu en attente d’une réponse qui ne venait pas et qui ne viendrait probablement jamais.
Dans sa voiture, Mylène se délectait de l’analyse des autoproclamés spécialistes à la radio. Arrivée au travail, elle écoutait patiemment les patients âgés et leurs anecdotes, l’air absent.

Elle restait calme, posée, mais tout en elle avait envie de hurler. Hurler sa vérité, hurler ce qu’elle avait fait, hurler ce qu’elle savait. Mais ce secret, elle l’emportera dans sa tombe et elle avait fait promettre à sa complice de ne pas en piper mot. Ils étaient trois au courant. Comment s’assurer que sa sœur tiendrait sa langue ? Elle lui avait menti, elle lui avait assuré que le séancier qui lui avait donné la marche à suivre lui aussi intimé le silence sous peine de voir un grand malheur s’abattre sur elle et ses descendants.

C’étaient des conneries, mais sa sœur n’en savait rien et elle voulait l’aider à se venger.
Mathilde n’avait jamais aimé son beau-frère. Elle aurait donné sa vie pour sa sœur et sa nièce, mais le scélérat qui lui servait de père, awa !

Tout en lui la répugnait, sa tête de manikou défraichi, son odeur de parfum bon marché, ses blagues outrancières, la manière qu’il avait de lorgner sur ses tétés et ceux de ses petites-nièces se croyant discrètes. Elle avait voulu parler à sa sœur depuis bien longtemps, mais cette dernière était amoureuse, éprise, PRI minm ! « Vyé maji la dwèt bay bwè on dlo sa pa posib ».

Le comble fut le soir des noces, où, passer à l’arrière de la salle des fêtes pour aller chercher des bouteilles de champagne, le mal mako se pressa dans son dos lui faisant ressentir une érection à peine dissimulée tout en lui empoignant un sein. Elle se dégagea avec force et vivacité en le bousculant, insultant sa maman. Mais pour le bonheur de sa sœur, elle décida de ne rien dire de cet incident.

17 ans mézanmi, 17 ans qu’elle était mariée à un inutile qui faisait pousser ses cornes. Et puis un jour, elle appela, en pleurs, perdue, en proie à la folie.

Mylène avait surpris son Bastien, l’amour de sa vie, au lit avec une autre. Mais pas avec n’importe qui ! Avec sa cousine oui ? La même cousine à qui elle se confiait sur les infidélités répétées de son mari, la même avec laquelle elle partait en thalasso, en voyages tap zip à Saint-Martin pour faire du shopping, en soirée kompa. Sa konboch oui.


Et le vice ne s’arrêtait pas là, son frère Jérémy aussi était de la partie. Mylène, qui était rentrée à l’improviste après une semaine de formation en Guadeloupe, pensait surprendre son mari et passer ainsi une soirée romantique, leur fille était en France chez son oncle maternel. C’est elle qui fut surprise, découvrant la cousine enfilée, tel un cochon sur une broche, entre les deux frères.

Dégoûtée, choquée, elle partit se réfugier à l’hôtel, vomissant ses tripes et pleurant son amour. Femme bafouée de la pire des manières. Elle avait déjà fermé les yeux sur les infidélités de Bastien mè jodi la, awa.

Blessée et en colère, elle se rendit chez un scéancier. Elle voulait se venger, faire mal, faire honte, mais pas tuer. Elle voulait que chacun obtienne ce qu’il mérite. Les poupées ? Une diversion coûteuse mais nécessaire pour mettre son plan à exécution dans les communes de résidence du trio sans éveiller les soupçons.

Dans quelques jours, on verra Sandra, Bastien et Jeremy sous leur vrai jour. Elle dégustait son café et continuait à sourire poliment en écoutant tout un chacun parler de l’actualité du jour.

Un yékrik yékrak de Maeva