-Chérie, je décongèle les côtes de porc ou le poulet pour ce soir ? Bisous
Avec tout ce qui se passait à la mairie, Odile n’en avait rien à foutre du texto que son mari venait de lui envoyer. La vérité : i té kon an zitata. Au lendemain du festival de la dachine, vers 9 h, ses collègues avaient invité la radio Makrel 1 ère pour annoncer leur démission. Connaissant très bien la fin de cette histoire, Odile s’étonnait du retard qu’avait pris Mme le Maire pour gérer cette crise. À 11 h 30, il était prévu que tout soit réglé mais il était déjà 12 h 00. Bizarre. Kité mwen alé mandé Cécilia.
-Cécilia, ki bordel é sa ? Tu as vu ce qui se passe ! »
-Ma fi, pa di yo diw. Les gens aiment les problèmes ici ».
Avec son index pointé en l’air, Cécilia continuait :
-Et j’avais dit ça, c’est à cause de Franz toute cette histoire. Tu te rappelles de la décision de Mme Le Maire sur le concours de la dachine de cette année ? Ben Franz fè yan kankan épi sa. Apparemment, il n’y avait pas d’argent pour refaire les routes, mais pour offrir une croisière, oui.
Odile, an ba fey, avait répondu :
- Mais justement j’ai entendu parler de cette histoire de croisière ! Tu penses que c’est pour ça seulement ?
-C’est à cause de ça je te dis ! La croisière ! Franz sait pourtant que chaque département a son budget. An tou ka, i pa té kontan. Au dernier conseil, il a dit devant tout le monde : “La mairie n’est plus ce qu’elle était, avec un ton… ».
-Moi, il est venu me parler concernant mon état mental au travail. Man fèy pwan lavol ! Mwen pa ka antré adan vakabonajeri.
En revenant à son bureau avec peu d’information, Odile avait conclu que Cécilia té an tjoupèpè. Il fallait rester calme mais l’Eternel est grand, il n’allait rien lui arrivé. Ce matin, à la maison, après sa dizaine de chapelet, elle avait remercié d’avoir choisi le camp de Mme Le Maire dans cette guerre de pouvoir. Elle avait surtout bien compris que parfois, il fallait accepter le changement, servir ses
intérêts ek zavè tjou lè restan! Elle n’allait prendre aucun risque, et puis entre nous, elle tenait beaucoup trop à sa prime de fin d’année pour refaire la peinture de sa maison. Il fallait attendre.
Mme Le Maire aka Mme Vavate, était en poste depuis plusieurs mois. Elle avait été élue dans la commune du Morne-Rouge avec 52 % des voix, un vote serré mais i té passé kan menm. Pendant des années, péléenne de cœur, elle avait observé les manquements dans la ville, yen ki bowdel. Finalement, en se présentant, son programme dynamique et ambitieux avait séduit certains mais pas tous, et particulièrement quelques adjoints. Yo té ja an lè do’y mais Mme Vavate savait très bien ce qui l’attendait et yo poko té paré ba'y non pli.
Ainsi, depuis les dernières élections municipales, anbians-la té un genre tendu au travail. Il faut avouer que certains adjoints étaient les chouchous de l’ancien maire. Yo té ka fè sa yo lé, lè yo lé… mais avec la nouvelle maire, sa té fini ! Yo té anrajé ! Dès son arrivée, Mme Vavate avait pris le temps d’observer ses collègues de plus près. Et par hasard, un jour, en allant à l’hôtel Flè Kako, elle avait surpris deux de ses adjoints : Isabelle et Franz.
Alow Franz té ka twompé madanm li, épi malérèz-la an kay-la épi twa ti moun ? (ga isalop la). Elle comprenait enfin leurs attitudes car ils attiraient énormément l’attention au travail. Franz ne faisait pas ses horaires. Isabelle séchait un conseil municipal sur deux mais surtout leurs départements respectifs avaient déjà consommé plus de 20 % du montant prévisionnel. Mme Le Maire s’était alors penchée sur le département de Franz pour savoir à qui elle avait affaire. Et puis, dans la foulée, elle avait regardé ses dépenses, qui semblaient vraiment excessives.
Une chose entraînant une autre, elle avait pensé aux comptes de la mairie, chose qu’elle n’avait pas encore faite depuis son mandat. Ainsi, via une note de service, elle avait demandé des remontées de dépenses à chaque chef de département, en leur proposant également un tête-à-tête. Les jours suivants, elle avait pris soin de discuter avec ses employés au sujet de leur département et de leurs prochaines actions. Si tous avaient jouer le jeu, contre toute attente, les données papier ne concordaient pas avec les données informatiques.
Parfois, les sommes dépensées pour certains travaux ne correspondaient pas aux travaux effectués, ou encore les taxes locales appliquées variaient sans cesse, tantôt 4 %, tantôt 25 %. Ki sa ka alé la ? Discrètement, elle avait demandé à ChatGPT : « Les données sur papier ne sont pas les mêmes que dans l’ordinateur, qu’est-ce que ça veut dire ? des magouilles ? mais si c’est ça je fais quoi ? ».
ChatGPT lui avait conseillé d’identifier les dépenses inhabituelles, de vérifier les factures dans les départements suspects, de demander un audit. Mme Le Maire avait décidé autrement. Elle avait convoqué Odile, expert-comptable, pour avoir quelques codes par-ci par-là et accéder à la comptabilité de la mairie en soumsoum. De son côté, Odile avait vu une opportunité : donner une belle image de sa personne. (sakré sousèz).
Elle s’était présentée comme une ancienne de la maison, compétente dans son travail et motivée pour le changement. Elle avait confié à son interlocutrice que quelques-uns de ses collègues n’étaient pas satisfaits de ses récentes décisions. Et puis pour n’entendre aucun reproche, elle avait sciemment parlé de Franz et de son département qu’elle peinait à gérer, boug ta-la té ka ba'y twop gaz. De son coté, Mme Vavate avait pris note de chaque mot échangé avec Odile et l’avait sincèrement remercié en sous-entendant qu’elle appréciait la fidélité de ses agents.
A partir des codes obtenus, certes Mme Le Maire avait eu accès aux comptes mais elle s’était vite retrouvée avec une charge de travail colossale. N’est pas comptable qui veut voyons !! Pour s’en sortir, i pa fè ni yonn ni dé, elle avait embauché l’entreprise Ohdite972 pour réaliser un audit officiel des comptes de la mairie, épi moun pa té bizwen sav zafè’y. Malè pou’y, en sollicitant Ohdite972, Mme Le Maire ignorait qu’elle faisait appel à Jordan, le neveu d’Isabelle.
-Allô, tatie Zaza ? alow comme ça, on vole de l’argent à la mairie ? koté lajan-a passé ?
-Eh eh, Jordan, comment vas-tu ? Le week-end dernier, j’ai demandé de tes nouvelles à ta maman. On était allées manger des balaous frits au Carbet. Mais qu’est-ce que tu me racontes là ? »
-Tatie, Mme La Maire a demandé un audit. Et grosso modo, y a un trou dans la caisse. Je ne sais pas encore dans quel département. J’aurais les résultats définitifs pile poil après le festival !? Mais ka mantjé bon lajan !!
-Un audit ! eh bé bravo ! an pa menm té o kouran, mé cette dame-là est tellement vicieuse ! Un audit tu m’as dit !! sans nous prévenir en plus! C’est du grand n’importe quoi. Avec l’ancien maire, y avait pas ça…ah ouais ».
-Ah je ne sais pas !! mais Tatie, on parle d’un trou de plus de 40 000 euros quand même. Je te dirais mais par contre, tu gardes tout ça pour toi, pa mété mwen an pwoblem !
En raccrochant, Isabelle avait de suite envoyé un message à Franz. « RDV sur le stade à 21h, c’est urgent ». Franz, sans tarder, avait inventé une excuse à sa femme, qui trop occupée par les enfants n’avait pas remarqué que son mari sortait un gwo dimanche soir à 20h30. Une fois sur place, quand Isabelle avait prononcé le mot audit, Franz pèd fwa, c’était fini pour lui. Depuis des années, il surévaluait les devis, la mairie payait puis il modifiait ses besoins. Ainsi la différence d’argent remboursée allait sur un autre compte de la mairie dont lui seul connaissait l’existence. Il traitait lui-même ses bons de livraison et personne ne l’avait remarqué, pa mem Odile ni tan wè sa.
Ces deux dernières années, avec les grossesses de sa femme, il était devenu blasé. À force de jongler entre les devis, les factures et les montants à détourner, il avait perdu le fil. Yo té fini pa wè sa. Il devait trouver comment combler le trou dans son département avant que Mme Vavate ne découvre ses combines. En se confiant à sa maîtresse, il lui avait avoué qu’elle avait aussi bien profité de cet argent à travers les restos, les après-midis à l’hôtel, et les cadeaux. Isabelle avait donc proposé de l’aider d’autant que, de son côté, les écarts dans son département finiraient par être découverts. D’un commun accord, ils allaient régler le problème dès que possible. Té ka rété yo an simenn, pa pliss.
-Manmay vini vini ! Festival dachine la sé dimanch 8 Out assou la place Balizié ! ! Vini konnèt richess péyi a, oui manmay à tè Mon rouj ! nou ka atten zot éééééééé pa fè dèyè.
La voiture municipale passait de quartier en quartier pour annoncer la bonne nouvelle, comme chaque année. Ti Piè était prêt. Il était agriculteur et même si ce métier n’intéressait plus grand monde, il avait su nourrir sa famille, financer les études de ses enfants et bientôt sa retraite. Il aimait la terre et la terre l’aimait en retour. Après un an de préparation pour le festival, il avait hâte de savoir quelle variété de dachine allait lui apporter la victoire et, surtout lui faire gagner la croisière. Il était sûr que la variété violette allait le surprendre, padavwa té ba'y bon fimié lè lalin la té ka desann é i té fout ni rézon. Il avait récolté, pour la première fois, une dachine violette de 4,5 kg. I té ja genyen kwaziè-la!
Dimanche 8 Aout. Le grand jour tant attendu était enfin arrivé. Jeux pour enfants, roulottes de bokits, jeux d’antan pour les plus vieux, les artisans venus présenter leur savoir-faire autour de la dachine, tout y était pour que la journée soit inoubliable et réussie… Mais personne n’avait prévu ce qui allait se passer. Au moment du concours, la brouette de Ti Piè, avec la fameuse dachine violette avait disparu. Elle n’était ni dans sa baché, ni dans la salle pour tous, i pa té pies koté.
- Ay Bondié !
-Qui a osé voler la dachine de Ti Piè ? Moun pa ka wont anko
-La personne savait ce qu’elle faisait, ah ouii !
Les milans commençaient. Les adjoints ne savaient pas où se mettre, Ti Piè était bouche bée et Mme Le Maire paraissait dans tous ses états. Rapidement, elle avait pris la parole pour calmer la foule. Le concours avait été annulé.
Le scandale de la dachine volée n’allait évidemment pas attendre le lendemain. Mme Le Maire avait alors convoqué tous ses adjoints pour un conseil d’urgence. Elle avait abordé le succès de la fête, les efforts pour la sécurité et le vol de la dachine. Bizarrement, elle avait annoncé l’annulation de la croisière en insistant sur le remboursement IMMEDIAT des billets de croisière, ek pa pèd tan. Une annonce qui avait mis Isabelle dans un état. C’est elle qui avait géré les dossiers de la croisière pour le gagnant mais elle y avait inclus 50 % du montant de son propre voyage dans les taxes à payer par la mairie. Elle travaillait très dur pour ces promotions. Et puis c’était Franz le vrai voleur, pas elle !!
En fin de réunion de crise, elle avait interpellé Franz.
-Fok manzel dégagé, illico presto, sinon nou tjoutjout. Tout bagay assou kont li, fè moun chié. Je ne la supporte plus.
-Tu sais qu’il faut au moins neuf élus qui démissionnent pour la faire partir et refaire un vote. Imagine qu’on démissionne, et que je trouve sept adjoints !! Elle dégage direct ! Mais si c’est faisable ! Je m’en occupe.
Isabelle et Franz venaient de comploter pour destituer Mme Le Maire de ses fonctions en proposant à quelques collègues de démissionner avec eux. Si certains hésitaient, d’autres avaient accepté car ils détestaient également Mme Le Maire et souhaitaient profondément le retour de l’ancien maire. Sa Franz pa té sav, la veille du festival, Mme Vavate avait reçu les premiers résultats de l’audit qui révélaient qu’Isabelle profitait de la caisse du département Tourisme pour se faire plaisir. Elle soupçonnait également Franz, mais il lui manquait les preuves. Les résultats définitifs de l’audit étaient prévus pour le lendemain du festival.
Elle avait toutefois demandé à ChatGPT : « comment faire pour me débarrasser de certains adjoints ? » La réponse lui avait presque fait regretter de ne pas avoir consulté Man Zonzon, la tjenbwazèz de sa famille. Mais en 2026, qui faisait encore ça ? Elle demanda en retour à son plus fidèle conseiller ChatGPT : « Et comment mes adversaires vont faire pour me faire virer ? ». La réponse était claire : soit le préfet intervenait, soit une majorité de ses adjoints démissionnait.
En allant acheté son frite poulet chez Louloute, Mme le Maire était en pleine réflexion. Mais quelle réflexion ? Franz sété an brèt djendjen, il opterait forcément pour la démission des adjoints. Elle le voyait venir mais elle n’avait pas encore dit son dernier mot, padavwa moun pa té ka maché an lè pié’y. En quittant la roulotte, elle avait croisé Ti Piè. Pour faire la conversation, elle lui avait parlé du concours, de la croisière à gagner mais surtout kouman yo té ka fè'y chié an travay ta la !! Ti Piè, boss makrel, lui avait parlé de la réputation de ses adjoints corrompus. Entre nous, Ti Piè pa té sa wè tèt Franz.
L’année d’avant, ce dernier avait refusé d’arranger les routes pour gros engins et à cause de lui, il n’avait jamais pu acheter de tracteur. Franz sé té an sakré volè !! Il avait même réussi à construire sa maison avec les matériaux payés par la mairie. Ah mais non, ça faisait beaucoup trop, agacée, Mme Vavate refusait de garder cet adjoint. Isabelle n’était pas mieux! Elle devait dégager les deux. Mais comment ? Elle venait d’avoir une idée.
-Ti Piè, vini épi mwen !! Man ni an lidè dèyè tèt !! Ou ké ba mwen an pal pou fouté yo déwò.
Ti Piè, prémié dépi sé bordel, avait salué ses camarades d’un plita pour partir avec Mme Le Maire. En route vers la place Balizié, elle avait réalisé qu’elle avait besoin d’aide. Odile té ké bay an koud men !! Avec un sms convaincant, elle avait convié Odile de se joindre à eux. En petit comité, Mme Vavate, Ti Piè et Odile avaient prévu, dans les moindres détails, de voler la dachine de Ti Piè en plein festival pour annuler le concours. Mme Le Maire annulerait la croisière et exigerait coûte que coûte un remboursement de l’agence de voyage.
Isabelle se sentirait prise au piège, car cette facture l’incriminerait directement. Yonn pa té ka sové lot, elle demanderait de l’aide à Franz. Ce dernier qui aurait beaucoup plus à perdre, passerait à l’attaque. Il allait automatiquement chercher à la faire partir. Comme dit comme fait, leur plan avait fonctionné. Franz et Isabelle avaient accéléré leur plan. Le lendemain du festival, Franz, Isabelle et leurs sept autres collègues avaient donné leur lettre de démission dès 8 h.
La radio Makrel 1 ere avait commencé à les interviewer. Pendant ce temps, Mme Le Maire, qui avait reçu les résultats définitifs de l’audit prenait le temps de les étudier. Elle avait eu raison dès le début sur Franz. Vers 12h,30 elle avait enfin pris la parole et munie du dossier avec le logo de la société Ohdite972, elle avait regardé Franz en souriant, qui a son tour avait compris. Avant de répondre à toutes les accusations portées à son encontre, elle avait déclaré devant tous que la dachine de Ti Piè avait été retrouvée, comme par miracle, au petit matin sur sa véranda.
Elle lui avait présenté des excuses avec un clin d’œil et lui avait offert la croisière. Puis, d’un ton imposant, elle avait dit à l’antenne : Malheureusement, je ne peux pas rester plus longtemps mais si vous avez d’autres questions. Je vous invite à prendre contact avec mes nouveaux adjoints, en poste, dès demain à 8 h. Merci pour votre attention, à bientôt.
En début de campagne, Mme Le Maire avait eu sa liste d’adjoints mais elle avait préféré respecter les anciens adjoints pour profiter de leur expérience #movéplan. Elle avait exposé sa situation à la préfecture qui avait validé sa première liste. Elle avait vu juste. Sa mairie était en ordre. Franz et Isabelle ne savaient pas quoi faire mais Jacqueline, l’adjointe du département Culture et Patrimoine, qui avait également démissionné, prévoyait d’aller voir Misié ZEPHIRINE, le hougan du Gros Morne, car il était hors de question que son nom soit sali dans cette histoire…
Histoire de Laëtitia M


